Dans nos montagnes, il n’y a que des hôtes de passage


Texte de l’écrivain Erri de Luca “VAGILITY”, suivi de l’appel qu’il a lancé le 2 mai dernier en faveur des jeunes manifestants emprisonnés depuis la manifestation du 22 avril au col de l’échelle pour protester contre la présence des identitaires à la frontière franco-italienne.

Vagility

Vagility est un mot anglais qui définit l’habileté d’un organisme à se déplacer librement et migrer.

Il vient du latin vagare, preuve en est que même les mots se déplacent, outrepassant les frontières des vocabulaires.

Osip Mandelstam dans son voyage en Arménie (1930) admire le paysage et aussi l’alphabet de ce peuple.

 « Comme elle m’est chère ta langue de présages sombres

les jeunes tombes

où les lettres sont des tenailles de forgerons

et chaque mot est une poignée »

Ce sont aussi cela les mots, des ustensiles pour ouvrir les portes. En lisant Mandelstam j’entre dans une autre pièce, je sors donc des miennes.

Ses mots me portent au dehors, ajoutent des pas à ma liberté.

Je comprends la crainte des puissants de ne pas contrôler cette liberté.

Je comprends leur urgence de domination sur le vocabulaire. Imposer une définition, enfermer la réalité dans une case et ainsi exclure qui n’y consent.

Immigration clandestine : le plus antique remède de l’humanité pour se soustraire à des conditions invivables, se réduit dans le vocabulaire d’aujourd’hui à une violation de domicile. Les myriades qui se déplacent sont réduites à un cas juridique.

Terres et mers sont des pistes de voyage et les montagnes sont un éventail de cols.

Comme la forme des lettres arméniennes, les frontières sont des poignées, elles délimitent les compétences entre les états, mais elles n’ont pas de serrure. On ne peut verrouiller la mer, on ne peut mettre des murs sur les monts.

Qui accompagne et porte secours aux voyageurs seconde la nature et l’espèce humaine.

Ci dessous les lignes d’accompagnement à un appel pour la liberté de trois personnes emprisonnées pour avoir aidé à l’immigration illégale.

Nous sommes des gens de montagne, nous accompagnons depuis des siècles qui doit traverser la frontière pour se mettre à l’abri. Les montagnes nous aident avec leurs innombrables sentiers.

Nous continuerons à le faire et nous revendiquons notre aide comme légitime.

Nous déclarons illégitime la loi qui nous incrimine, parce que contraire à la fraternité.

En mer comme sur terre : qui a besoin d’aide, de nous l’obtiendra.

Nous déclarons notre pleine solidarité à nos trois emprisonnés.

Il n’existe pas de clandestin. Dans nos montagnes, il n’y a que des hôtes de passage.

Erri de Luca, le 1er mai 2018

 

 Appel pour la libération des 3 de Briançon

Ce 21 avril les militants d’un groupuscule néo-fasciste et suprémaciste, ont mis en scène une opération de “blocage des frontières” entre la France et l’Italie largement médiatisée.

Le lendemain, un groupe d’habitants des vallées frontalières, engagés dans la solidarité concrète avec les migrants transitant dans cette région, traversent symboliquement la frontière sans aucun problème de Clavière jusqu’à Briançon, où la gendarmerie française effectue 6 interpellations complètement arbitraires.

L‘accusation du procureur est aussi simple que brutale dans sa clarté : aide à l’immigration illégale avec  l’aggravante (la circonstance aggravante) d’avoir commis les faits de manière collective (“en bande organisée”). Pour 3 des personnes, la garde-à-vue se transforme en prison préventive jusqu’au début du procès qui aura lieu le 31 mai à Gap. Ils risquent jusqu’à 10 ans de prison et 750 000 € d’amende.

Nous sommes et nous nous sentons tous des montagnards, nous accompagnons depuis des siècles ceux qui doivent traverser la frontière pour se mettre à l’abri. Les montagnes et leurs innombrables sentiers nous aident.

Nous continuerons à le faire. Nous revendiquons notre aide comme légitime. Nous déclarons illégitime la loi qui nous incrimine, parce que contraire à la fraternité. En mer comme sur terre: nous déclarons que nous continuerons à secourir ceux qui ont besoin de nos sentiers.

Personne n’est clandestin. Dans nos montagnes, il n’y a que des hôtes de passage.

Erri de Luca, le 2 mai 2018

Pour signer cet appel : firmaperitre@gmail.com

Erri de Luca est un écrivain italien, couronné par de nombreux prix littéraires prestigieux, comme le Femina, le prix européen de littérature et le prix Ulysse pour l’ensemble de son oeuvre. Proche des altermondialistes, il est engagé dans le mouvement NO TAV, contre la construction de la ligne à grande vitesse, Lyon-Turin. Accusé d’incitation au sabotage par la société Lyon Turin Ferroviaire (LTF – SAS), il a été relaxé en 2015.

Ces deux textes peuvent être consultés sur le blog de la fondation Erri de Luca (ici pour l’appel et là pour le texte Vagility) et sur le blog de Eugenio Populin sur le site de Mediapart.

Dans nos montagnes, il n’y a que des hôtes de passage

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